L’autoradio crachait la musique à plein volume. « Strawberries and Cigarettes » de Troye Sivan. Sur le rétroviseur, un sapin odorant oscillait au rythme des virages. Parfum Wild Child. Sur le tableau de bord se trouvait une fleur. Une marguerite, si je me souviens bien. Nicola m’avait expliqué que c’était le symbole du changement et de la confiance. Deux de ses grands piliers dans la vie. On avait beaucoup discuté ce jour-là, dans sa petite auto jaune. C’était la première fois que je la rencontrais. Elle avait le sourire rieur et le regard éclatant. Elle voyait tout en rouge, avec ses lunettes à monture dorées et aux verres roses. Son pin’s accroché sur sa poitrine indiquait son addiction aux fraises. Ou à la clope, je ne me souviens plus très bien. Quand j’étais monté dans sa voiture, je la connaissais à peine. Quand je suis descendue, j’avais l’impression de quitter une part de moi. C’est ce que j’appelais l’effet Nicola. On avait l’impression de rien savoir et, tout à coup, on savait tout.

Après m’avoir demandé d’allumer sa clope, elle m’a raconté comment sa vie avait commencé. Pas très glorieux. Plutôt sale. Quelque chose qui tournait autour d’un problème de placentas et d’une grand-mère dans le coma. Elle avait fait impasse sur son enfance. « Assez crade ». C’est tout ce qu’elle m’a dit à ce propos. Puis l’adolescence est arrivée et c’est là que tout a déconné. On l’appelait « il » à l’époque et elle détestait ça. Elle déteste toujours. Elle s’est souvenue d’un jour, alors qu’elle était bénévole à un événement du village. Sur son badge, on lisait « Nicolas ». Sur son visage, on lisait le dégoût. Elle avait trois poils de barbe et une chemise rouge. Son rôle, c’était de distribuer des fraises aux gens du coin. On lui disait « comment il va, le petit Nicolas ? ». Et puis il y a eu ce gars et, pour cette période-là, seuls ses mots sont beaux et délicats :

« Il s’appelait Marcus. Un grand brun aux yeux verts. Il faisait chavirer les filles et leur cœur, mais le mien aussi. Dans son ADN, rien ne disait qu’il était gay. Parce qu’il l’était pas. Mais moi non plus, finalement. Oui, j’aimais les hommes et leurs carrures aussi puissantes qu’un château de sable. Mais au fond de moi, je savais que j’étais une fille. Tout ce temps. On avait juste mis une lettre de trop à mon prénom. Je l’ai tout de suite gommé. À chaque fois que mes parents l’écrivaient mal, je leur répétais leur erreur, comme un vieux disque rayé. Ma mère, elle a fini par s’habituer. Mon père, il s’est barré. Il avait toujours voulu m’apprendre à jouer au foot, à changer un pneu et toutes les choses bizarres qui vont avec les stéréotypes de gars. Je l’ai toujours écouté, parfois passionnée, parfois pas. Mais le jour où il s’est rendu compte que tout ce qu’il avait battit de moi était faux, il s’est barré. Je ne l’ai pas recroisé depuis. Jamais. Et c’est mieux comme ça. Avec les moqueries des gens, j’ai changé de village. Je suis partie loin de mon ancienne vie. J’y ai laissé Marcus et mon sexe. Ni plus ni moins. C’est là que je suis arrivé ici et que j’ai rencontré Bowie. Je sais que c’est lui qui t’a dit de monter dans cette voiture pour rejoindre le village, je ne suis pas dupe. Je l’ai toujours aimé Bowie. Au départ comme un amant, maintenant comme un aimant. Sa mère était fan de Ziggy Stardust et Major Tom. C’est pour ça qu’il s’appelle Bowie. C’est mieux que David. Et puis, « David et Nicola » on dirait un vieux duo français des années 60. »

Elle avait continué à tergiverser à propos de Bowie. Mais déjà, j’avais l’impression de savoir tout d’elle. Parce que ce qu’il y avait à retenir d’elle, c’était là, juste devant moi. Ses cheveux blonds et ses lunettes roses. Son sapin odorant, parfum Wild Child. Sa marguerite avec son changement et sa confiance. Sa petite auto jaune et son pin’s fraise ou clope. Mais surtout cette chanson qui finalement racontait tout et rien. Ça faisait à peine quinze minutes que j’étais collé au siège passager. Presque rien. Pourtant, j’avais l’impression que c’était le plus beau voyage de ma vie. Elle m’a offert une clope. Puis deux, puis trois, avant de me laisser sur le trottoir. Elle m’a dit que ça ne ferait pas de mal. Et puis elle s’en est allée. Dans le rétroviseur, je voyais ses lèvres rouges bouger et sa clope manquant de tomber. Et c’est seulement là que je l’ai remarqué. Sur la vitre arrière. Un autocollant en forme de fraise.« Strawberries and Cigarettes » de Troye Sivan. Sur le rétroviseur, un sapin odorant oscillait au rythme des virages. Parfum Wild Child. Sur le tableau de bord se trouvait une fleur. Une marguerite, si je me souviens bien. Nicola m’avait expliqué que c’était le symbole du changement et de la confiance. Deux de ses grands piliers dans la vie. On avait beaucoup discuté ce jour-là, dans sa petite auto jaune. C’était la première fois que je la rencontrais. Elle avait le sourire rieur et le regard éclatant. Elle voyait tout en rouge, avec ses lunettes à monture dorées et aux verres roses. Son pin’s accroché sur sa poitrine indiquait son addiction aux fraises. Ou à la clope, je ne me souviens plus très bien. Quand j’étais monté dans sa voiture, je la connaissais à peine. Quand je suis descendue, j’avais l’impression de quitter une part de moi. C’est ce que j’appelais l’effet Nicola. On avait l’impression de rien savoir et, tout à coup, on savait tout.

Après m’avoir demandé d’allumer sa clope, elle m’a raconté comment sa vie avait commencé. Pas très glorieux. Plutôt sale. Quelque chose qui tournait autour d’un problème de placentas et d’une grand-mère dans le coma. Elle avait fait impasse sur son enfance. « Assez crade ». C’est tout ce qu’elle m’a dit à ce propos. Puis l’adolescence est arrivée et c’est là que tout a déconné. On l’appelait « il » à l’époque et elle détestait ça. Elle déteste toujours. Elle s’est souvenue d’un jour, alors qu’elle était bénévole à un événement du village. Sur son badge, on lisait « Nicolas ». Sur son visage, on lisait le dégoût. Elle avait trois poils de barbe et une chemise rouge. Son rôle, c’était de distribuer des fraises aux gens du coin. On lui disait « comment il va, le petit Nicolas ? ». Et puis il y a eu ce gars et, pour cette période-là, seuls ses mots sont beaux et délicats : « Il s’appelait Marcus. Un grand brun aux yeux verts. Il faisait chavirer les filles et leur cœur, mais le mien aussi. Dans son ADN, rien ne disait qu’il était gay. Parce qu’il l’était pas. Mais moi non plus, finalement. Oui, j’aimais les hommes et leurs carrures aussi puissantes qu’un château de sable. Mais au fond de moi, je savais que j’étais une fille. Tout ce temps. On avait juste mis une lettre de trop à mon prénom. Je l’ai tout de suite gommé. À chaque fois que mes parents l’écrivaient mal, je leur répétais leur erreur, comme un vieux disque rayé. Ma mère, elle a fini par s’habituer. Mon père, il s’est barré. Il avait toujours voulu m’apprendre à jouer au foot, à changer un pneu et toutes les choses bizarres qui vont avec les stéréotypes de gars. Je l’ai toujours écouté, parfois passionnée, parfois pas. Mais le jour où il s’est rendu compte que tout ce qu’il avait battit de moi était faux, il s’est barré. Je ne l’ai pas recroisé depuis. Jamais. Et c’est mieux comme ça. Avec les moqueries des gens, j’ai changé de village. Je suis partie loin de mon ancienne vie. J’y ai laissé Marcus et mon sexe. Ni plus ni moins. C’est là que je suis arrivé ici et que j’ai rencontré Bowie. Je sais que c’est lui qui t’a dit de monter dans cette voiture pour rejoindre le village, je ne suis pas dupe. Je l’ai toujours aimé Bowie. Au départ comme un amant, maintenant comme un aimant. Sa mère était fan de Ziggy Stardust et Major Tom. C’est pour ça qu’il s’appelle Bowie. C’est mieux que David. Et puis, « David et Nicola » on dirait un vieux duo français des années 60. »

Elle avait continué à tergiverser à propos de Bowie. Mais déjà, j’avais l’impression de savoir tout d’elle. Parce que ce qu’il y avait à retenir d’elle, c’était là, juste devant moi. Ses cheveux blonds et ses lunettes roses. Son sapin odorant, parfum Wild Child. Sa marguerite avec son changement et sa confiance. Sa petite auto jaune et son pin’s fraise ou clope. Mais surtout cette chanson qui, finalement racontait tout et rien. Ça faisait à peine quinze minutes que j’étais collé au siège passager. Presque rien. Pourtant, j’avais l’impression que c’était le plus beau voyage de ma vie. Elle m’a offert une clope. Puis deux, puis trois, avant de me laisser sur le trottoir. Elle m’a dit que ça ne ferait pas de mal. Et puis elle s’en est allée. Dans le rétroviseur, je voyais ses lèvres rouges bouger et sa clope manquant de tomber. Et c’est seulement là que je l’ai remarqué. Sur la vitre arrière. Un autocollant en forme de fraise.


Manon

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