Dans le blanc complet se détachait une tache sombre. Un traîneau naviguait sur la mer, laissant une longue trace derrière lui. Heureusement pour lui, le soleil était encore du matin, il allait avoir le temps d’atteindre la forêt qui se dessinait au loin.

Emmitouflé dans un énorme manteau, un petit homme tirait le traîneau. Ses raquettes s’enfonçaient dans la neige, qui s’infiltrait dans ses bottes trouées. L’effort était douloureux, et le froid désespérant. Pourtant, malgré un rictus de souffrance figé, son rythme était constant. Parfois, il trébuchait, mais la course ne s’arrêtait pas, menée par une irritante folie. Sur le traîneau était enseveli un petit enfant, bercé par le mouvement et endolori par la masse de couvertures. Ses yeux étaient à moitié ouverts, mais n’enregistraient rien. Ils se contentaient de fixer le ciel d’un blanc plus sombre que le sol, où le soleil n’apparaissait que comme tache grossière caché derrière un tissu sale. L’enfant dormait depuis qu’il s’était installé sur le traîneau. Pas un geste depuis, seulement cette vie retenue sans effort.

Vers midi, le traîneau arriva à la lisière de la forêt. L’homme poussa un râle en lâchant la corde, et ne put résister à la tentation de s’asseoir sur son fardeau. Il leva la tête au ciel, comme s’il voulait vérifier sa présence. Quand il baissa les yeux, ils croisèrent ceux d’un faucon blanc perché sur une branche. Pendant un instant, la pensée de l’homme disparu, remplacée par une admiration béate de l’oiseau. C’était le premier signe de vie qu’ils croisaient dans l’enfer blanc. Se recentrant sur ses objectifs, il alla auprès de l’enfant pour s’enquérir de son état. Satisfait, il se saisit d’une pelle et d’une pioche.

Sous le regard du faucon, l’homme déneigea sous l’arbre le plus proche pendant quelques heures. Il finit par atteindre la terre gelée, qu’il entreprit de creuser. Son visage affichait le même rictus que lors de la traversée de la mer, mais son rythme dans cette aventure douloureuse était toujours aussi déterminé. Il s’autorisa néanmoins quelques pauses, durant lesquelles il tentait d’avaler quelques biscuits gelés, et vérifiait où en était l’enfant, lui versant un peu de gnôle dans la gorge par acquit de conscience. Enfin, un cercueil apparut dénudé de son manteau de neige et de terre.

L’homme laissa échapper un rire, auquel répondit le faucon. Il leva à nouveau la tête. Les yeux de l’oiseau pétillaient d’une lueur reflétant une profonde stupidité. Il cria à nouveau, d’un cri qu’on ne retrouve que chez le fumeur assidu. L’homme sortit donc de quoi s’allumer une cigarette et conserva la flamme de l’allumette près de lui aussi longtemps qu’il put. Il contempla son œuvre, vérifia le gamin et s’arma d’un pied-de-biche.

Quand les clous eurent sauté, le couvercle du cercueil fut enlevé, révélant le squelette d’une femme, les cheveux morts jusqu’aux épaules. L’homme se signa et souleva quatre gros sacs de l’intérieur. Après les avoir installés près de l’enfant, il en ouvrit un et plongea la main dans les céréales, les laissant couler entre ses doigts gantés à mesure qu’il la relevait. Enfin, les premières étoiles apparaissaient dans le ciel maintenant dégagé.

Il revint au cercueil et s’y soulagea. Attrapant la corde, il traîna le traîneau vers la mer, où la trace du précédent voyage restait intacte. Le faucon blanc cria, toujours sur sa branche. L’homme se retourna, un immense sourire aux lèvres, et lui fit un signe d’adieu. Il cria une nouvelle fois, battit des ailes sur place, et enfin s’envola dans une expulsion pulmonaire ridicule, pour disparaître.

Des hurlements de loups s’élevèrent dans la forêt. Le sourire s’éteignit. On lui avait pourtant assuré qu’il ne trouverait pas un oiseau ici par cette saison.

Antonin Gibet

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