Chaque respiration semblait absorber et éjecter de la chaleur solide. En ce soleil frappant, même à l’ombre cette activité avait pris une bien grande importance. Néanmoins, elle n’avait rien perdu de son caractère naturel. On ne respirait pas douloureusement, on mêlait son corps à l’atmosphère. Tout semblait ainsi en ordre. Au loin dans la rue, la frénésie de la ville continuait sans relâche, mais ici dans ce café dont les différentes ouvertures étaient pleinement ouvertes, les quelques personnes savouraient sereinement leur arrêt temporaire dans le temps.

Il y avait quatre personnes dans le café. Cinq en comptant le barman. Assez proches de la grande fenêtre, un homme et une femme étaient assis l’un en face de l’autre. L’on n’aurait pas pu dire s’il s’agissait d’amoureux ou d’amis. Ils sirotaient très langoureusement une bière pour deux, tuant le temps par des regards au plafond ou des sourires échangés. Un vieux monsieur occupait son coin habituel, dans l’ombre fraîche du fond de salle. Le chapeau rabattu sur le nez, il roupillait, bercé par la grave note de la chaleur. Le barman était avachi sur le comptoir, un sourire niais à contempler les grosses poutres de l’entrée, sa moustache humide de l’eau d’un verre qu’il remplissait régulièrement.

Et enfin, le client était en admiration devant la fumée de sa boisson chaude. Il savourait cette question, celle d’avoir pris une boisson chaude au plus fort de l’été. Le client se tenait penché vers la tasse, comme un chat devant une souris. Il faisait une moue interrogatrice. Cette tasse chaude produisait d’assez importantes nappes de fumée, mais le nez du client était trop bas et trop loin pour qu’il en tire une quelconque opinion. Il se redressa délicatement, avançant avec timidité vers la tasse. Enfin, il osa sentir, fermant les yeux pour mieux juger. Enfin, il osa sentir, fermant les yeux pour mieux juger.

Puis elle apparut. Une robe rouge et légère, peut-être mauve, très libre. La cliente s’assit, commanda joyeusement, et rit. En réalité, tout son corps riait. Le client fut d’abord déstabilisé par cette irruption de lumière dans son lent rythme, mais prit le temps de l’observer. La cliente remercia le barman au sourire niais et à la moustache trempée et attaqua sa glace à la violette. Elle parlait, toujours riante, de plein de choses, d’évènements, de réflexions. Elle fit une pause à un quart de sa glace pour se lécher les lèvres et savourer légèrement, puis elle reprit.

Elle finit par interpeller directement le client. Celui-ci resta silencieux un instant, l’abordant des yeux comme une boisson chaude.

– Je t’aime.

La cliente eut un sourire en coin, souleva sa coupe de glace au niveau de sa poitrine et le toisa du regard, tout en mangeant. Leur silence s’accordant avec la note de chaleur dura quelque peu. Le client reprit deux gorgées de sa boisson et elle termina sa glace.

– Tu ne sais pas, dit-elle.

– Tu crois ?

– Tu ne sais pas grand-chose.

Ce fut au tour du client de la toiser du regard, sourire en coin et tasse à la poitrine. La cliente sembla s’étendre. Sa robe prenait une ampleur à couper le souffle, et d’entre ses deux seins sortait une musique qui enveloppait tout dans une tempête infernale. Jusqu’au bout de ses doigts brillait quelque chose que le client identifia comme une sorte de vie. Son souhait le plus cher, à ce moment, était d’en être un fil. Mais la cliente n’avait pas bougé, il le savait.

Ne quittant pas son sourire, la cliente se leva et vint l’embrasser. Tout doucement, un peu plus qu’effleuré, mais juste assez pour ne pas être un vrai baiser. Elle fit quelques pas en arrière et formula des mots sur ses lèvres qu’il ne sut pas comprendre.

Elle disparut aussi soudainement qu’elle était arrivée. Le rythme revint. Dans la salle, seul le vieux du fond frais avait levé les yeux devant une beauté telle qu’il n’en avait jamais vu. Mais le mettant sur le compte de la chaleur, il se rendormit. La tasse était maintenant vide de moitié, et le liquide tiède. Le client voulut se pencher et l’observer comme avant, mais il avait déjà toutes les réponses, bien qu’il ne puisse les formuler.

Le soleil était encore haut dehors. Il caressa la tasse et la posa contre ses lèvres, savourant la chaleur par petite gorgée.

Antonin Gibet

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